LETTRE OUVERTE À SON EXCELLENCE MONSIEUR JACOB ZUMA, ANCIEN PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE D’AFRIQUE DU SUD
Objet : Présidentielle guinéenne de 2010 — Une accusation d’une exceptionnelle gravité qui appelle votre clarification
Monsieur le Président,
Je vous écris en citoyen guinéen, en écrivain et en témoin d’une histoire africaine dont nos deux peuples ont partagé certaines des plus nobles aspirations : la liberté, la dignité, la souveraineté et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Je vous écris avec le respect dû à vos anciennes fonctions, mais aussi avec la gravité qu’imposent les récentes déclarations d’un ancien chef d’État guinéen. Car entre la Guinée et l’Afrique du Sud, il existe une histoire qui mérite mieux que le soupçon, le silence et les accusations laissées sans réponse.
Monsieur le Président,
Le 2 octobre 1958, la Guinée choisissait son indépendance, ouvrant une voie audacieuse dans l’Afrique francophone. Sous la conduite d’Ahmed Sékou Touré, notre pays allait faire de la solidarité avec les mouvements de libération africains un axe majeur de sa diplomatie. Au nombre de ces mouvements figurait l’African National Congress (ANC), engagé dans la lutte contre l’apartheid.
En 1962, Nelson Mandela, accompagné d’Oliver Tambo, se rendit à Conakry et rencontra Ahmed Sékou Touré. En 1963, la Guinée rompit ses relations diplomatiques avec le régime sud-africain de l’apartheid, dans le prolongement des résolutions africaines adoptées à Addis-Abeba. Cette solidarité historique n’a pas été oubliée.
Le 29 octobre 2004, l’Afrique du Sud démocratique rendit à Ahmed Sékou Touré un hommage officiel en lui décernant, à titre posthume, l’Ordre des Compagnons d’Oliver Tambo, échelon or, pour sa contribution à une Afrique libre, unie et prospère.
Ce geste dépassait les personnalités et les gouvernements. Il reconnaissait une histoire de solidarité entre nos peuples. Voilà pourquoi les accusations qui nous préoccupent aujourd’hui sont particulièrement douloureuses.
La Guinée, qui avait soutenu le combat des Sud-Africains pour leur liberté, mérite que toute interrogation concernant une éventuelle atteinte à sa propre souveraineté électorale soit examinée avec le plus grand sérieux.
Monsieur le Président,
Le 8 octobre 2026, lors d’une interview accordée à LGF TV, le général Sékouba Konaté, ancien président de la transition guinéenne de 2010, a formulé des accusations particulièrement graves. Il affirme que des intervenants sud-africains auraient manipulé le dispositif électoral du second tour de la présidentielle guinéenne de 2010, au bénéfice d’Alpha Condé.
Il évoque également des promesses de contrats et des contreparties économiques. Mais l’élément le plus troublant est qu’il vous désigne personnellement comme la source d’explications qu’il aurait reçues sur ces événements.
Selon les propos rapportés par la presse, il déclare : « Il est toujours vivant, vous pouvez le lui demander. »
Monsieur le Président, cette affirmation n’est pas anodine. Elle ne vient ni d’un militant anonyme, ni d’un commentateur politique, ni d’un observateur éloigné des événements. Elle émane de l’homme qui présidait précisément la transition guinéenne au moment des faits.

Un ancien chef de l’État affirme détenir des explications d’un autre ancien chef de l’État sur une manipulation présumée de l’élection présidentielle d’un pays souverain. Deux anciens chefs d’État sont ainsi placés au centre d’une interrogation historique qui ne saurait être traitée comme une simple querelle politique.
Je tiens à être parfaitement clair, je ne vous accuse personnellement d’aucune fraude. Je ne présume ni votre participation ni votre connaissance préalable des faits allégués. Mais votre nom est désormais publiquement invoqué dans une affaire dont les implications pourraient être considérables.
Avez-vous effectivement rencontré le général Sékouba Konaté pour évoquer la présidentielle guinéenne de 2010 ? Lui avez-vous expliqué que des intervenants sud-africains auraient manipulé les résultats du second tour ? Aviez-vous connaissance d’une quelconque opération destinée à favoriser un candidat ? Des contrats ou avantages économiques auraient-ils été évoqués dans le cadre de cette élection ?
Enfin, lorsque le général affirme que vous auriez ensuite été « trahi », que signifie cette déclaration ? À quels événements et à quels acteurs fait-elle référence ?
Ces questions ne constituent pas un acte d’accusation. Elles sont une demande de clarification. Et je regrette profondément que des accusations d’une telle gravité, formulées par un ancien président de la transition guinéenne, puissent jeter le soupçon sur une histoire de fraternité entre nos deux pays.
Monsieur le Président,
Le nom de la société sud-africaine Waymark Infotech apparaît depuis longtemps dans les controverses relatives au dispositif informatique électoral de 2010. Des investigations journalistiques ont documenté l’existence d’un contrat entre cette entreprise et la CENI guinéenne. Waymark a toutefois contesté avoir exécuté les prestations informatiques prévues.
Cette contradiction entre les soupçons publiquement formulés et les explications de l’entreprise appelle un examen technique indépendant. Quels équipements ont réellement été fournis ? Quels systèmes ont été utilisés ? Quels techniciens sont intervenus ? Quelles données ont été traitées ? Quels documents permettent de vérifier ces opérations ?
Je souhaite que les responsables de Waymark apportent publiquement les éclaircissements nécessaires. Car aucune entreprise ne devrait être condamnée sur la seule base d’une accusation. Mais aucune accusation aussi sérieuse ne devrait non plus demeurer sans vérification.
Monsieur le Président,
Il serait injuste de vous demander des explications sans en exiger tout autant de celui qui vous met publiquement en cause. Le général Sékouba Konaté doit répondre à des questions fondamentales.
À quelle date aurait-il reçu vos confidences ? Que savait-il des irrégularités qu’il dénonce lorsqu’il dirigeait la transition ? Pourquoi, dans un entretien de 2017, affirmait-il avoir contribué à convaincre Cellou Dalein Diallo d’accepter l’issue de la présidentielle de 2010 ? Et pourquoi les révélations qu’il présente aujourd’hui n’ont-elles pas donné lieu, à sa connaissance, à une démarche publique de clarification plus tôt ?
Le paradoxe est considérable. L’homme dont le prestige historique repose largement sur la transition de 2010 vient lui-même mettre en question la sincérité de l’élection qui en fut l’aboutissement. Il ne peut revendiquer indéfiniment les honneurs de cette transition tout en esquivant les interrogations que soulèvent ses propres accusations. Ses déclarations ne démontrent pas, à elles seules, une manipulation des résultats. Mais elles rendent nécessaire un examen rigoureux de ce qu’il affirme savoir.
Monsieur le Président,
Cette lettre s’adresse à vous, mais elle constitue également un appel aux journalistes guinéens, sud-africains, africains et internationaux. Elle s’adresse à tous ceux qui défendent la démocratie, la sincérité du suffrage, la souveraineté des peuples et l’État de droit sur notre continent. Sékouba Konaté affirme que vous êtes en mesure de confirmer ses déclarations. Il invite lui-même à vous interroger. Cette invitation mérite d’être prise au sérieux.
Je souhaite que des journalistes puissent recueillir votre version des faits, entendre les responsables de Waymark, consulter les archives électorales et confronter les témoignages des acteurs de 2010.
Si vous confirmez les déclarations qui vous sont attribuées, les faits devront être établis avec précision. Si vous les démentez, votre réponse devra être portée à la connaissance du public et confrontée aux éléments que le général pourra produire. Et si vous choisissez de ne pas répondre, ce silence ne saurait être interprété comme une reconnaissance des accusations. La vérité ne peut naître que de la confrontation loyale des faits et des témoignages.
Monsieur le Président,
Je voudrais terminer cette lettre là où je l’ai commencée : par l’histoire.
Il fut un temps où la Guinée indépendante apportait son soutien aux peuples africains qui luttaient contre la domination et l’injustice. Il fut un temps où Nelson Mandela et Oliver Tambo cherchaient à travers le continent les solidarités nécessaires à la libération de leur peuple. Il fut un temps où l’Afrique du Sud démocratique reconnaissait officiellement la contribution de la Guinée à cette grande aventure africaine.
Cette mémoire nous oblige. Elle nous interdit de traiter avec légèreté une accusation qui touche à la souveraineté électorale d’un peuple frère. Ce que la Guinée a apporté hier à la lutte pour la liberté sud-africaine ne lui confère aucun droit sur l’Afrique du Sud. Mais cela donne une résonance particulière à son attente de vérité et de respect.
Je ne vous demande ni de défendre une version politique, ni de prendre parti dans une controverse guinéenne. Je vous demande simplement de contribuer, dans la mesure de ce que vous savez, à éclairer les faits. Car la fraternité africaine ne se mesure pas seulement aux discours prononcés lors des sommets, mais aussi au courage de répondre lorsque des questions difficiles surgissent entre nos peuples.
Monsieur le Président,
Sékouba Konaté a prononcé une phrase qui résonne désormais comme une invitation publique : « Il est toujours vivant, vous pouvez le lui demander. »
Alors, avec tout le respect dû à votre personne et à vos anciennes fonctions, je vous pose cette question :
Monsieur Jacob Zuma, qu’avez-vous réellement dit à Sékouba Konaté au sujet de la présidentielle guinéenne de 2010 ?
La Guinée attend des éclaircissements, l’histoire attend des faits et la mémoire de nos deux peuples mérite que la vérité soit recherchée avec rigueur, dignité et courage.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma haute considération.
Alpha Issagha Diallo

Écrivain, citoyen guinéen



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