Burkina/Journalisme de solutions : « Il peut nous aider à lutter contre l’infodémie », pense Moussa Sawadogo, enseignant et formateur
Et si le rôle du journaliste ne se limitait plus à exposer les problèmes, mais consistait aussi à examiner les réponses qui leur sont apportées ? Dans un contexte burkinabè marqué par de nombreux défis, le journalisme de solutions apparaît comme une approche susceptible de renouveler les pratiques médiatiques. Mais attention, prévient Moussa Sawadogo, enseignant et formateur en sciences et techniques de l’information et de la communication : même s’il se distingue du journalisme classique, qui s’arrête souvent au constat de « ce qui ne va pas », il se distingue aussi du « journalisme positif » ou du feel good, qui met en avant des initiatives pour rassurer ou inspirer, sans vérification ni distance critique.
Dans cet entretien accordé à Lefaso.net, il explique pourquoi cette démarche, fondée sur l’investigation, la recherche de preuves et l’analyse critique des résultats, pourrait contribuer à renforcer la crédibilité du journalisme, notamment à l’heure de l’infodémie et de l’intelligence artificielle.
Lefaso.net : Lorsque l’on parle de « journalisme de solutions », de quoi parle-t-on concrètement ? Qu’est-ce qui le distingue du journalisme classique ou du simple fait de mettre en avant des initiatives positives ?
Moussa Sawadogo : Le journalisme de solution consiste à produire un reportage qui est très rigoureux mais qui va s’appesantir sur les solutions apportées aux problèmes que la société connaît. Il se distingue du journalisme traditionnel qui se concentre généralement sur ce qui ne va pas. Au lieu de s’appesantir sur ce qui ne va pas, le journalisme de solutions analyse les problèmes et les solutions apportées aux problèmes. Non seulement on va dire ce qui ne va pas, mais on va voir quelles sont les solutions proposées. On va analyser ces solutions-là et voir si elles sont adaptées aux problèmes, si les solutions proposées résolvent exactement ces problèmes.
Mais surtout, c’est un journalisme qui va faire beaucoup de recherches comparatives. Il va voir si ailleurs dans le monde, il y a eu des problèmes similaires qui existent ou ont existé et quelles sont les solutions qui ont été apportées ou sont mises en œuvre. Quelles sont les solutions qui ont été apportées afin de voir si elles peuvent être reproduites et dans quelles conditions ? Donc, c’est une approche journalistique qui va chercher à analyser les résultats, les forces et les limites dans l’objectif de faire en sorte que le journalisme devienne vraiment une force de proposition. Ce n’est pas celui qui dit seulement ça ne va pas, mais c’est celui qui dit : réfléchissons ensemble sur les solutions que nous apportons aux problèmes.
Quels sont les principaux critères qui permettent à un journaliste de déterminer qu’un sujet relève réellement du journalisme de solutions ?
Il faut d’abord voir la portée du problème et voir si ce problème a une solution. Je prends un exemple très clair. Dans le cas du Burkina Faso, nous sommes face à une question terroriste.

Le journalisme de solutions ne va pas passer son temps à dire que le Burkina est attaqué, que l’on a tué des terroristes, que l’on a tué des gens, mais il va analyser la réponse que le gouvernement apporte à cette crise. Quelles sont les forces, quelles sont les faiblesses et voir aussi, comme j’ai parlé tantôt de comparaison, s’il y a d’autres pays qui sont confrontés au terrorisme, comment ces pays-là ont fait pour lutter contre le terrorisme.
Pour voir où ils ont réussi, où ils ont échoué, pour ne pas que nous commettions les mêmes erreurs. Cela nous permet de gagner du temps. Donc, d’abord il doit y avoir un intérêt général. L’autre élément, c’est aussi qu’il faut que le journaliste puisse être dans des dispositions où il peut vérifier l’information. Il faut qu’il puisse travailler librement. Mais attention, le journalisme de solution n’est pas dans la logique de dire que rien ne va, il n’est pas non plus dans la logique de dire que tout va absolument bien. Il n’est pas sur les extrêmes, il est dans le juste milieu.
Comment le journaliste peut-il parler des solutions sans tomber dans la communication institutionnelle, le publi-reportage ou la promotion d’une initiative ?
Le journaliste écrit son article sans a priori. Il n’est pas en train de prendre position pour telle ou telle chose, mais une fois de plus il est en train d’analyser une réponse apportée à un problème. C’est parce qu’il part du principe que toute réponse apportée, tout ce que l’on fait peut être amélioré qu’il vient avec cette disposition. C’est ce qui va faire que celui qui fait du journalisme de solutions ne peut pas être confondu à un communicant.
Le journalisme de solutions va essayer de voir si dans ce qui est fait, il y a des points que l’on peut améliorer. Dans le cas du Burkina, on peut se poser des questions quand on parle des réformes du système éducatif, de l’immersion patriotique des jeunes, etc. Le journalisme de solutions va montrer que l’immersion patriotique est venue comme solution pour résoudre un problème. Le journaliste va analyser la solution proposée pour voir si elle résout durablement le problème de départ ; qu’est-ce qu’il faut maintenir ou qu’est-ce qu’il faut changer par exemple.
Le journalisme de solutions suppose-t-il nécessairement de présenter une réponse comme efficace ? Comment traiter les limites, les échecs ou les résultats mitigés d’une solution ?
Non, il ne faut pas nécessairement montrer que la réponse est efficace ! Il faut montrer la réponse telle qu’elle est. C’est la réponse même qui se révèle, le journaliste fait ses recherches. La réponse se révèle d’elle-même, si elle est efficace. Ensuite, il se questionne pour savoir quoi faire pour la rendre beaucoup plus efficace. Par exemple, dans la lutte contre le terrorisme au Burkina, j’ai l’habitude de dire que le défaut que certains Burkinabè ont, c’est de croire que c’est une situation qui a commencé avec le Burkina. Non ! Il y a des pays comme l’Algérie qui ont fait face au terrorisme pendant des années et ils sont arrivés à y mettre fin. Nous avons la Mauritanie qui en a fait de même. Voici des cas d’école. Un journaliste burkinabè peut aller chercher ce qui a marché là-bas et voir si ça peut marcher au Burkina Faso. Et à partir de ce moment, un journaliste qui va faire ça devient une force de proposition pour sa population.
Au Burkina, quels sont, selon vous, les domaines dans lesquels le journalisme de solutions pourrait avoir le plus d’impact ?
Dans tous les domaines ! Aujourd’hui, dans le domaine de l’agriculture, il y a beaucoup d’initiatives qui sont prises et il y a des résultats qui sont là. On peut analyser ces résultats pour savoir si l’on est sur le bon chemin ? On a lancé une vaste campagne de forage pour avoir de l’eau. Est-ce que c’est la bonne solution ? Il y a des pays qui l’ont fait avant nous. Les États-Unis l’ont fait avant nous, surtout en Californie, où on est parti chercher de l’eau dans la nappe phréatique avec des résultats dix à quinze ans après. Donc, on peut essayer d’analyser cela et voir quelles sont les limites de la solution pour que l’on commence déjà à anticiper sur un certain nombre de choses. Il y a des initiatives qui sont prises au niveau de la santé avec une réforme sanitaire qui est en cours.

On peut ici aussi analyser les initiatives prises en rapport avec les résultats sur le terrain. Est-ce que cela nous permet de dire que les solutions proposées sont des solutions pérennes ? Est-ce que ce sont des solutions à long terme ? Les médias doivent se réinventer. Le journalisme doit évoluer. Et je trouve qu’une des portes de sortie honorable pour les journalistes aujourd’hui, c’est le journalisme de solutions. Mais le journaliste ne va pas être aussi celui-là qui est dans le béni-oui-oui. Non ! Il va dire qu’il y a des bonnes choses et qu’il y a des choses qui fonctionnent bien. Mais faut aussi mettre le doigt sur ce qui fonctionne moins bien et voir comment l’améliorer dans une posture de critique constructive.
Quelles compétences il doit développer pour pratiquer correctement le journalisme de solutions ?
Je pense que le journaliste doit être quelqu’un qui est très cultivé. Je vous ai parlé tantôt du cas de l’Algérie et de la Mauritanie. Mais il faut que le journaliste qui veut traiter de cette question sache que ces pays ont eu aussi le même problème. Donc ça veut dire qu’il faut être très cultivé. Ça, c’est la première des choses. La deuxième des choses, c’est que le journaliste qui pratique le journalisme de solution est aux antipodes des émotions. Il ne travaille pas avec les émotions. Il n’est pas là pour plaire à X ou à Y. Il est là pour analyser les choses dans leur objectivité et être le plus objectif possible. Il doit être assez équilibré. Il ne dit pas que tout est mal.
Mais reconnaître le problème comme un fait. Ensuite, il va analyser la solution apportée à ce problème. Il montre d’abord les forces de la solution proposée avant de dire ce qui marche moins bien.
L’autre élément est qu’il ne faut pas se fier à des sources qui ne sont pas sûres. Il faut croiser les différentes sources possibles et chercher à chaque fois des preuves. Quand tu dis que l’on est sur le bon chemin, tu donnes des preuves. De même, si tu dis que la solution proposée comporte des insuffisances, il ne faut pas avoir peur de ça. Il faut aussi faire très attention au vocabulaire parce qu’il faut éviter de trop utiliser les adjectifs qualificatifs. Quand tu qualifies les choses, tu les juges. On dit les choses telles qu’elles sont pour être le plus neutre possible.
Si vous deviez formuler des recommandations aux rédactions burkinabè qui souhaitent intégrer davantage le journalisme de solutions dans leurs pratiques sans tomber dans la communication ?
Le journalisme de solution ne rentre pas dans la communication parce que le communicateur, lui, il fait du marketing. C’est-à-dire, il a une idée, il a un produit, il a une idéologie qu’il veut te vendre. Et il va vendre que le bon côté. Le revers de la médaille, il ne va pas en parler. Alors que le journaliste, lui, il parle des deux. Ce qui est bon et ce qui est moins bon. Donc, je pense que c’est très loin de la communication car la communication va volontairement cacher certaines choses. Or, quand tu montres quelque chose avec sa force et sa faiblesse, tu permets à ceux qui te suivent d’avoir un esprit critique. Pourtant, le communicateur, lui, souvent, ne souhaite pas que l’on ait l’esprit critique. Plus tu es critique, moins lui, il est crédible.
Qu’avez-vous à ajouter ?
On peut dire qu’aujourd’hui, le journalisme de solutions peut nous aider à lutter contre l’infodémie (propagation rapide et massive d’un mélange d’informations à la fois exactes et inexactes concernant un sujet donné) parce que, comme très souvent les gens sont partisans, ils vont toujours donner une information incomplète. Ils vont donner une information selon leurs partis pris. Alors que le journalisme de solutions, lui, il va venir te montrer les différentes facettes d’un même problème. Et mieux, il va proposer des solutions ou même des pistes de réflexion.
À l’ère de l’intelligence artificielle, où les technologies prolifèrent, je pense que le journalisme de solutions est une évolution du journalisme qui peut venir redorer le blason du journalisme. Pourquoi ? Parce que le journalisme de solutions va combiner beaucoup de choses. Ça va combiner une vraie investigation pour essayer de comprendre les forces et les faiblesses. Il multiplie les sources d’informations et fait appel au data journalisme.
Plus il multiplie les sources, plus il se rapproche de la vérité. Le journalisme de solution permet d’aller au-delà du journalisme simple que l’on a toujours accusé de s’intéresser au “train qui arrive en retard” au lieu du “train qui arrive à l’heure”. Le journalisme de solutions va s’intéresser non pas seulement au train qui arrive en retard, ou qui arrive à l’heure, mais il va chercher à savoir comment le train est mené et est-ce que la sécurité des usagers est assurée.
Entretien réalisé par Farida Thiombiano
Lefaso.net




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