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Analyses & Opinions

GUINÉE : LE PROCÈS D’ALGASSIMOU DIALLO OU LA RÉPUBLIQUE DES MAGNÉTOPHONES. Quand la justice se prend les pieds dans sa robe.

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Il fut un temps où l’on demandait à la justice des preuves, des faits et des arguments. Dans la Guinée de la refondation, il semblerait qu’un magnétophone puisse désormais faire carrière dans la magistrature. Il suffit qu’un enregistrement surgisse, que des voix soient attribuées, que des soupçons circulent, et voilà la République convoquée au tribunal des décibels.

Bienvenue dans la République des magnétophones, où les micros paraissent parfois plus écoutés que les avocats et où la présomption d’innocence risque de se perdre entre deux bandes sonores.

L’affaire Algassimou Diallo aurait pu être l’occasion pour la Cour suprême de démontrer, avec éclat, l’indépendance et la rigueur de la justice guinéenne. Elle est en train de devenir une épreuve redoutable pour sa crédibilité.

Premier acte : les juges que la défense ne veut pas voir juger.

Trois magistrats sont récusés. Motif invoqué : ils auraient participé à la décision initiale autorisant les poursuites contre Algassimou Diallo. La défense soulève une question d’impartialité. La requête est rejetée.

Que les choses soient claires, avoir participé à une décision antérieure ne constitue pas nécessairement une cause légale de récusation. Mais lorsqu’un doute est soulevé, la grandeur d’une juridiction ne consiste pas à le traiter comme une insolence, mais à y répondre par le droit, avec une motivation irréprochable.

Dans une République véritablement refondée, la confiance dans la justice ne devrait pas relever d’un acte de foi.

Deuxième acte : les trois jours qui dérangent.

Les avocats invoquent le non-respect du délai légal de mise à disposition du dossier avant l’ordonnance de règlement. Ils demandent l’annulation de l’ordonnance de renvoi. Nouvelle fin de non-recevoir sur le fond.

Trois jours ! Pas trois années, pas trois siècles. Trois malheureuses journées que la défense estime avoir été privées de leur fonction légale. La Cour a rejeté la demande. Il lui appartient d’en justifier les raisons conformément aux textes applicables. Car une justice qui exige du citoyen le respect scrupuleux de la loi doit commencer par donner elle-même l’exemple.

À quoi sert un Code de procédure pénale si ses garanties deviennent, aux yeux des justiciables, de simples suggestions administratives ?

Troisième acte : le magnétophone promu témoin vedette.

Au centre de cette affaire, un enregistrement sonore attribué à Algassimou Diallo et à Cellou Dalein Diallo. Un audio autour duquel se sont cristallisées des accusations particulièrement graves. Mais où est l’expertise indépendante ? Qui a identifié les voix ? Qui a établi l’intégrité du fichier ? Où sont les garanties permettant d’écarter l’hypothèse d’un montage ou d’une manipulation ?

À ce jour, aucune expertise publiquement accessible n’a été identifiée dans les informations disponibles sur cette affaire. Cela ne signifie pas qu’elle n’existe pas et qu’une clarification est indispensable.

Dans la République des magnétophones, faudrait-il désormais croire qu’un fichier audio possède la science infuse, qu’une voix supposée vaut signature authentifiée et qu’un soupçon sonore dispense de démontrer une infraction ? À ce rythme, il faudra bientôt installer des dictaphones dans les prétoires et envoyer les magistrats en formation accélérée chez les ingénieurs du son !

Quatrième acte : les avocats refusent le rôle de figurants.

Le collectif des avocats, par la voix de Me Moussa Diallo, annonce la suspension de sa participation aux débats. Voilà un évènement qui devrait interpeler toute la magistrature guinéenne.

Des avocats ne quittent pas impunément une procédure devant la plus haute juridiction du pays. Leur décision ne prouve pas que leurs griefs sont tous fondés. Mais elle traduit une rupture de confiance suffisamment grave pour mériter autre chose que l’indifférence. Que devient un procès lorsque ceux qui doivent assurer la défense estiment que leur présence risque de servir de caution à une procédure qu’ils contestent ?

Le procès peut continuer selon les règles applicables, mais la justice ne gagne rien à donner le sentiment que la contradiction est une formalité encombrante.

Cinquième acte : la refondation devant son propre miroir.

Depuis septembre 2021, les Guinéens entendent parler de justice indépendante, d’État de droit, de rupture avec les mauvaises pratiques et de refondation des institutions. Très bien ! Mais la refondation n’est pas un slogan que l’on accroche au fronton des tribunaux. Elle se mesure à la protection effective des libertés, particulièrement lorsque le justiciable est politiquement exposé.

Algassimou Diallo a été radié de la magistrature. Il fait aujourd’hui l’objet de poursuites pénales. Ces procédures sont distinctes et chacune doit être appréciée selon ses règles. Mais leur succession, la sensibilité politique des accusations et les contestations de la défense commandent une vigilance exceptionnelle.

Il ne s’agit pas de fabriquer un innocent de circonstance. Algassimou Diallo a lui-même occupé des fonctions importantes dans l’appareil judiciaire. Son parcours peut être examiné et critiqué sans complaisance. Car le droit à un procès équitable n’est pas une décoration réservée aux magistrats irréprochables, aux opposants populaires ou aux citoyens sympathiques. C’est une garantie universelle, y compris pour ceux dont on désapprouve les actes passés.

Sixième acte : le palais, les soupçons et la robe.

Certains accusent le pouvoir exécutif de tirer les ficelles de cette affaire. Une telle accusation est trop grave pour être transformée en certitude sans preuve. Mais il appartient aussi aux institutions de dissiper les soupçons par leur indépendance effective, la transparence de leurs décisions et le respect des droits de la défense.

Une Cour suprême n’est ni une succursale du pouvoir politique, ni une chambre d’enregistrement des passions gouvernementales. Elle est censée constituer l’un des derniers remparts contre l’arbitraire. Si ce rempart inspire la méfiance, ce n’est pas seulement un accusé qui se trouve fragilisé. C’est la confiance du citoyen dans la République.

Alors, posons les questions qui dérangent. Qui a authentifié l’enregistrement ? Quels éléments matériels corroborent les accusations ? Pourquoi les magistrats récusés ont-ils été maintenus, selon quelle motivation juridique ? Le délai invoqué par la défense a-t-il été respecté ? Et quelles garanties permettront désormais à Algassimou Diallo de bénéficier d’une défense effective ?

Ces questions n’ont rien de subversif. Elles sont précisément celles qu’une justice indépendante devrait pouvoir accueillir sans trembler.

ENFIN, QUI JUGERA LA JUSTICE ?

La Guinée n’a pas besoin d’une justice qui impressionne. Elle a besoin de celle qui rassure par sa rigueur, convainc par ses preuves et s’impose par son impartialité. Elle n’a pas besoin d’une République où l’on confond le bruit d’un enregistrement avec la force d’une démonstration judiciaire.

Que l’on poursuive Algassimou Diallo si des charges légalement établies le justifient. Que l’on produise les preuves. Que l’on entende les objections. Que l’on respecte les procédures. Et que l’on juge conformément au droit, sans faveur ni acharnement. Mais qu’on ne demande jamais aux Guinéens de considérer la simple apparence d’un procès comme la preuve d’une justice équitable.

Un magistrat peut être radié, un avocat peut suspendre sa participation et un magnétophone peut enregistrer toutes les conversations du monde. Aucun de ces événements ne saurait dispenser un tribunal de rendre justice. Et si la refondation devait finalement se résumer à remplacer la balance de Thémis par un appareil d’enregistrement, il faudrait au moins avoir la décence de modifier l’enseigne :

« République de Guinée — Ministère de la Justice et des Affaires acoustiques »

Alpha Issagha Diallo

Citoyen sans encensoir, diplômé de l’École supérieure des silences judiciaires.


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