Les inondations sénégalaises sont lues comme des urgences météorologiques et traitées par des ouvrages. Cet article soutient que l’aléa pluvial ne produit la catastrophe que lorsqu’il rencontre un système de décisions anciennes (foncières, urbanistiques, hydrauliques) qui a exposé des populations vulnérables. Il retrace cette fabrique du risque et montre pourquoi le paradigme de l’évacuation, nécessaire mais insuffisant, ne peut seul en venir à bout.
Ndox du bayyi yoon’am. Autrement dit, l’eau ne renonce pas à son chemin. L’adage énonce ce que l’hydrologie démontre : un écoulement obéit au relief, aux sols et aux exutoires et non aux plans de lotissement. Pourtant, chaque hivernage rejoue la même séquence. Une pluie intense, des rues transformées en cours d’ eau, des habitations abandonnées, des écoles fermées, l’attente des motopompes, puis la saison passe et l’attention retombe. Jusqu’à la prochaine.
Cette séquence nourrit un récit implicite : la pluie serait l’ennemie, l’inondation un accident, la réponse une affaire d’ouvrages et de moyens. Ce récit est incomplet et partial car il confond le déclencheur et la cause.
- Aléa, exposition, vulnérabilité : relire le risque
La littérature scientifique sur les risques distingue trois composantes : l’aléa (la pluie, la marée, la crue), l’exposition (ce qui se trouve sur le chemin de l’eau) et la vulnérabilité (la capacité à encaisser le choc et à se relever). Seul le premier relève du climat. Les deux autres relèvent de l’aménagement, du foncier et de la politique sociale, donc de choix humains.
Lire ainsi les inondations déplace la responsabilité. En effet, une inondation commence parfois bien avant la pluie : lorsqu’une dépression est remblayée, qu’un lotissement ignore les écoulements, qu’une route coupe un chemin hydraulique, qu’une parcelle est entièrement bétonnée. La pluie n’est alors que le moment où une décision ancienne devient visible.
- Une fabrique du risque en trois temps
Héritage hydrologique et urbanisation rapide
Il y a souvent un héritage hydrologique oublié. Les sécheresses sahéliennes des années 1970 et 1980 ont coïncidé avec l’exode rural et l’extension rapide des périphéries. Des dépressions, des mares temporaires et des zones de Niayes, asséchées par la rareté des pluies, ont été perçues comme des terrains disponibles. La mémoire hydrologique du territoire s’est perdue au moment précis où l’on construisait dessus.
Ainsi, se développe une urbanisation rapide et souvent informelle. L’extension de la banlieue dakaroise, notamment Pikine et Guédiawaye, s’est largement faite en marge de la planification, sur des sols où la nappe est peu profonde voire affleurante (comme dans le quartier éponyme de Wakhinane – waqqi nàan). La remontée de la nappe, documentée dans certains secteurs de la banlieue, transforme alors la pluie en stagnation durable.
Malheureusement, la réponse a souvent été centrée sur l’ouvrage et l’urgence. Après les inondations de 2005, le plan Jaxaay a combiné relogement et réponses d’urgence. Le programme décennal de lutte contre les inondations a ensuite structuré l’investissement dans les réseaux, bassins et stations de pompage, avec des appuis de partenaires comme la Banque mondiale à travers PROGEP. Ces efforts ont certes protégé des quartiers et construit des compétences. Mais leur logique dominante reste la même : évacuer l’eau, vite. Leur efficacité réelle reste à caution.
- L’inondation comme fait social total
Conséquences sociales des inondations
L’inondation est un “fait social total” au sens de mes amis sociologues (voir Marcel Mauss). En effet, elle engage simultanément l’hydrologie, l’urbanisme, le foncier, l’économie, la santé, l’éducation et même la confiance dans les institutions. Ses coûts excèdent largement les pertes et dommages visibles aux bâtiments : travail perdu, scolarité interrompue, endettement, maladies hydriques, déplacements, traumatismes, réputation/image, etc.
Elle révèle aussi les inégalités. Par exemple, le ménage qui dispose d’une construction solide, d’une assurance, d’une épargne et d’un relogement temporaire subit un choc. Par contre, celui qui vit d’un revenu journalier, dans un habitat précaire, subit une rupture sociale. La même pluie produit alors deux catastrophes différentes. Selon le méthode DaLA (Dommages and Losses Assessment utilisée notamment par la Banque mondiale – évaluation des dommages et pertes) sur des événements récents, l’impact sur le PIB n’est pas négligeable. Encore un autre champ de recherche…
- Les limites du paradigme de l’évacuation
La logique d’évacuation est légitime et les ouvrages restent indispensables. Toutefois, elle trouve pourtant ses limites sur trois points, au moins. D’abord, elle traite l’effet, non la cause : un canal ne corrige ni un remblai de zone humide ni un lotissement mal localisé. Ensuite, elle déplace le problème : évacuer plus vite en amont peut aggraver la situation en aval, et l’imperméabilisation continue annule les gains. Enfin, elle crée une dépendance budgétaire : si chaque hivernage est traité comme une urgence nouvelle, la dépense devient répétitive et son rendement décroissant.
C’est pourquoi le canal est le dernier maillon d’une chaîne de décisions (ou non décisions) et non le premier remède.
- Ce que change ce diagnostic
Si l’inondation est un fait territorial (total), alors trois choses changent. Le responsable n’est plus seulement le service d’assainissement, mais l’ensemble de la chaîne qui planifie, lotit, autorise et construit. L’outil n’est plus seulement l’ouvrage, mais le document de planification et d’urbanisme, le régime foncier et la norme de construction (des ouvrages – qu’il s’agisse de routes ou de maisons). Le budget ne se limite plus à l’investissement correctif : il inclut nécessairement la prévention, la donnée et la planification.
Reste à dire selon quels principes réorganiser cette chaîne…
À SUIVRE : VOLET 2 / 3 – Pour une doctrine nationale de l’eau qui part du bassin versant à la parcelle. Autrement, quelques principes pour refonder la manière de planifier, construire et aménager le Sénégal.

Urbaniste / Citoyen sénégalais
umaralfaaruuq@outlook.com
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