MAMADI DOUMBOUYA : LA CHARITÉ EN VITRINE, LES DISPARITIONS EN COULISSES Deux femmes, un président, deux Républiques
La Guinée vient d’inventer une nouvelle discipline gouvernementale: la philanthropie à géométrie variable. Une République où le président trouve des maisons aux femmes qu’il rencontre sur les chantiers, mais où l’État peine à retrouver celles que des hommes armés emportent de leur domicile. Une République où la générosité voyage en cortège officiel pendant que les familles des disparus errent dans les couloirs du silence.
Le 27 octobre 2026, Mamadi Doumbouya recevait au palais Mohamed V Aïssata Sia Camara, une ouvrière rencontrée sur le chantier du futur siège de l’Assemblée nationale. Et là, miracle ! La République sortit son chéquier, son carnet de nominations et sa boîte à passeports diplomatiques. Une maison annoncée, une aide financière, une intégration au protocole présidentiel et une formation en diplomatie envisagée. Il ne manquait plus que le ministère des Rencontres Heureuses et la Direction nationale des Coups de Chance Présidentiels.
Quelle extraordinaire réforme de l’administration publique ! Pendant que des milliers de diplômés vieillissent dans les salles d’attente du chômage, une rencontre sur un chantier semble suffire pour ouvrir les portes d’une carrière diplomatique. À quoi bon les concours, les qualifications et les procédures ? Désormais, mieux vaut connaître l’itinéraire du cortège présidentiel que le programme d’un concours administratif.
Qu’on ne se méprenne pas, Aïssata Sia Camara n’a rien à se reprocher. Elle travaille, mérite le respect et peut légitimement se réjouir des avantages annoncés. Le problème n’est pas cette femme. Le problème, c’est cette République qui semble découvrir la condition féminine chaque fois qu’une caméra est disponible. Car pendant que le palais célèbre sa nouvelle héroïne, une autre Guinéenne manque toujours à l’appel : Néné Oussou Diallo.
Le 9 janvier 2026, cette militante de l’UFDG était enlevée à son domicile de Gbessia, selon les témoignages recueillis par les organisations de défense des droits humains. Des hommes armés, cagoulés et vêtus d’uniformes auraient participé à l’opération. Depuis, sa famille attend de savoir où elle se trouve.
Voilà donc le prodige de cette République : pour une ouvrière rencontrée sur un chantier, le palais trouve une maison, une fonction et un passeport. Pour une militante enlevée chez elle, l’État n’a toujours pas fourni de réponse satisfaisante sur son sort.
La République possède un service express pour les faveurs et un service fantôme pour les disparitions. Dans le premier, les dossiers avancent à la vitesse du cortège présidentiel. Dans le second, le temps semble placé en détention préventive, sans mandat, sans audience et sans perspective de libération.
À ce rythme, les Guinéens devraient abandonner les bureaux de recrutement pour camper sur les itinéraires présidentiels. Les universités pourraient fermer leurs facultés de droit administratif et ouvrir des départements de géolocalisation des cortèges. Quant aux demandeurs d’emploi, il leur suffirait de consulter l’agenda du palais pour connaître les prochaines distributions de carrières.
Mais revenons à cette question que les tambourinaires de la bienfaisance présidentielle semblent avoir oubliée : où est Néné Oussou Diallo ?
Elle ne demande ni villa, ni passeport diplomatique, ni place au protocole. Sa famille réclame simplement de savoir où elle se trouve. Et cette exigence n’est pas une faveur présidentielle. C’est un droit fondamental.
Nous n’affirmons pas, sans preuve, que Mamadi Doumbouya aurait ordonné son enlèvement. Nous lui demandons pourquoi, sous son autorité, une disparition aussi grave demeure sans réponse publique satisfaisante. Car un chef d’État ne peut réclamer tous les applaudissements lorsque quelque chose fonctionne et devenir un simple spectateur lorsque les libertés fondamentales sont menacées.
On ne peut pas être le père de toutes les bonnes nouvelles et l’orphelin de toutes les mauvaises. C’est pourtant la doctrine que semble pratiquer la communication présidentielle: quand une maison est offerte, c’est le génie du chef; quand une citoyenne disparaît, c’est le mystère national. Quand un passeport est annoncé, les caméras accourent; quand une famille réclame des nouvelles, le silence prend officiellement la parole. Un silence si discipliné qu’il mériterait lui aussi une nomination au protocole d’État.
Le plus fascinant demeure cette transformation de la charité en instrument de gouvernement. Une faveur devient une politique sociale. Une poignée de main devient une réforme institutionnelle. Une nomination annoncée devient une révolution de la méritocratie. Il suffirait désormais que le président offre une paire de chaussures pour que ses propagandistes proclament la renaissance de l’industrie nationale du cuir. Et s’il offrait un parapluie, on nous annoncerait probablement la fin des inondations.
Mais une République n’est pas une boutique de cadeaux. Un président n’est pas un père Noël en uniforme. Et les droits des citoyens ne sont pas des étrennes distribuées aux plus chanceux.
D’ailleurs, qui finance ces avantages ? Sur quelle base juridique un passeport diplomatique est-il annoncé ? Quels critères président à une intégration au protocole ? La maison relève-t-elle de la générosité privée ou des ressources publiques ? À moins, naturellement, que la transparence soit devenue une spécialité réservée aux discours officiels.
La grandeur d’un chef d’État ne se mesure ni au nombre de photographies prises avec des bénéficiaires reconnaissants ni au volume des louanges produites par les ateliers de flatterie gouvernementale. Elle se mesure à la solidité des institutions et à la capacité de l’État de protéger même ceux qui contestent son chef.
Car il y a bel et bien une frontière entre une République et une cour. Dans une République, les droits appartiennent à tous; dans une cour, les faveurs dépendent du souverain.
Aïssata Sia Camara mérite de vivre dignement. Néné Oussou Diallo mérite que toute la lumière soit faite sur sa disparition. La première ne doit pas devenir l’affiche publicitaire d’une générosité qui détournerait l’attention du sort de la seconde.
Monsieur le chef de la junte, personne ne vous reproche d’avoir annoncé une maison pour une ouvrière. On vous demande simplement de mobiliser les institutions avec autant d’empressement pour retrouver une citoyenne disparue que pour célébrer une bénéficiaire de vos largesses. Vous n’avez pas besoin d’un nouveau photographe pour cela. Vous avez besoin d’un État qui remplisse ses obligations. Car une maison offerte devant les caméras ne saurait servir de toit au silence qui recouvre une disparition. Et si votre République sait si bien trouver des maisons aux femmes qu’elle récompense, qu’elle commence donc par retrouver les femmes que leurs familles recherchent.
Une République qui distribue des clés mais ne sait pas répondre du sort de ses citoyennes n’a pas un problème de serrurerie. Elle a un problème de conscience.
Alpha Issagha Diallo
Inspecteur général de la charité sélective, contrôleur des cadeaux d’État et des citoyens introuvables.



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