LA MÉSAVENTURE PARLEMENTAIRE DE L’ÉCHARPE TRICOLORE
Pauvre écharpe tricolore ! Elle avait pourtant bien commencé sa journée. Fraîchement repassée, fière de ses trois couleurs, elle s’apprêtait à faire son entrée au Palais du Peuple pour la rentrée parlementaire.
Elle pensait venir honorer la République. Elle ignorait qu’elle venait participer à un concours de contorsion textile. À peine sortie de sa boîte, la voilà jetée sur les épaules des honorables représentants de la Nation. Chez l’un, le vert prend la tête. Chez l’autre, le rouge commande. Ici, elle descend à gauche. Là, elle bifurque à droite.
La pauvre ne sait plus où donner de la couture ! Trois couleurs, plusieurs directions et autant de certitudes que de poitrines.
Pourtant, elle n’est pas tombée entre les mains de n’importe qui. Que nenni ! Du beau monde. Du diplôme. De la science. De l’intelligence certifiée. Dr Ousmane Kaba, Dr Makalé Camara, Dr Makalé Traoré, Dr Faya Millimono, Dr Dansa Kourouma, Dr Alpha Abdoulaye Diallo, Dr… Excusez du peu !
Avec une telle concentration de titres académiques, l’écharpe pouvait espérer une cérémonie sans complication. Mais voilà qu’elle découvre l’incroyable, dans cette assemblée de docteurs, chacun semble avoir sa propre ordonnance pour habiller la République. La malheureuse commence à paniquer.
« Mais enfin, honorables docteurs ! Je ne suis qu’une écharpe ! Pas un problème de géométrie dans l’espace ! »
Personne ne l’écoute. L’un la redresse. L’autre la fait pivoter. Un troisième semble avoir découvert une nouvelle diagonale parlementaire. Jamais trois couleurs n’auront subi autant d’interprétations depuis l’invention du drapeau.
Et comme si cinq docteurs ne suffisaient pas à compliquer son existence, voici qu’apparaît un professeur. Pas n’importe lequel, Pr Alhousseiny Makanera Kaké ! Professeur agrégé de contorsion politique, titulaire de la chaire de retournement de veste sans luxation cervicale.
À sa vue, l’écharpe pousse un soupir de soulagement.
« Enfin un professeur ! Lui saura certainement dans quel sens me porter ! »
Mais une inquiétude la saisit aussitôt.
« Attendez… Un spécialiste du retournement ? Et si c’était moi qu’il voulait retourner ? »
La voilà qui tremble de toutes ses fibres. Car elle a entendu parler de cette discipline mystérieuse où l’on peut changer de côté, de position et d’orientation tout en soutenant, avec une remarquable assurance, qu’on n’a jamais bougé. L’art de faire demi-tour sans reconnaître qu’on a changé de direction.
L’écharpe comprend alors qu’elle se trouve dans un établissement d’enseignement supérieur d’un genre particulier. Ici, le docteur diagnostique, le professeur réoriente, l’honorable ajuste et la République sert de mannequin. Elle tente alors une dernière protestation :
« Messieurs les docteurs, professeurs et honorables, je représente les couleurs nationales ! Je ne suis ni une cravate fantaisiste, ni une ceinture de cérémonie, encore moins une veste réversible ! »
Mais déjà, les photographes s’agitent. Souriez ! Regardez l’objectif ! Un peu à gauche ! Un peu à droite !
L’écharpe sursaute, « Encore à gauche ? Encore à droite ? Mais décidez-vous enfin !
Trop tard. Clic ! La photographie est prise. Et voilà notre pauvre écharpe immortalisée dans ce qui ressemble à un grand festival parlementaire des orientations contradictoires.
Elle qui rêvait de symboliser l’unité nationale vient de découvrir le pluralisme vestimentaire.
À défaut d’être d’accord sur tout, les honorables auront au moins démontré qu’il existe plusieurs manières de porter les mêmes couleurs.
Et l’écharpe, épuisée, se met à réfléchir.
« Si tant de docteurs, de professeurs et d’honorables ne s’accordent pas sur la manière de me porter, que se passera-t-il lorsqu’il faudra mettre tout un pays sur la même voie ? »
Question embarrassante. Mais la pauvre se reprend. Après tout, elle n’est qu’un morceau de tissu. Ce n’est pas à elle de gouverner, de légiférer, de contrôler l’action gouvernementale. Son seul malheur est d’être tombée dans un endroit où chacun paraît si sûr de sa direction qu’elle finit par ne plus connaître la sienne.
Alors, avant de regagner sa boîte, elle formule une dernière prière : « Seigneur, la prochaine fois, envoyez-moi chez un simple tailleur. Il n’aura peut-être pas cinq doctorats, mais au moins, il saura où se trouve mon endroit et où commence mon envers ! »
C’est ainsi que s’acheva la grande mésaventure parlementaire de l’écharpe tricolore.
Elle était arrivée droite, repassée et pleine d’espoir. Elle repartit froissée, désorientée et politiquement déboussolée.
Alpha Issagha Diallo
Expert agréé en mésaventures textiles de la République.



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